Unité de l'Etre et Unité des Actes
Ibn ‘Ajiba est né en 1747 à El Khemis, petit village des Jbala, au nord du Maroc. A l’âge de 50 ans, il eut une crise métaphysique (Fath) qui le poussa à partir à la recherche du côté intérieur et ésotérique de la religion. C’est sous la direction d'El Bouzidi, soufi presque illettré, qu’Ibn ‘Ajiba allait faire le dur apprentissage du dépouillement extérieur et intérieur. Il allait par la suite donner la mesure de sa maturité spirituelle en enseignant la tarîqa darkaouia jusqu’à sa mort en 1809.
Ibn ‘Ajiba, dans l’œuvre qui concerne la période soufie de sa vie, a développé un lexique personnel qui n’est pas celui d’Ibn ‘Arabi. Presque tous les thèmes Akbariens sont présents. Contrairement au Sheïkh el Akbar, Ibn 'Arabi, dont le style elliptique et abstrus permet de dire bien des choses tout en les maintenant hors de portée du commun, Ibn 'Ajiba n’a jamais eu peur des mots, allant pour être plus clair et explicite, jusqu’à parler d’incarnation, holoul, en lieu et place de théophanie, tajalliate.
Pour résumer Ibn ‘Ajiba :
L’Essence divine, Mystère ineffable, inqualifiable et inconnaissable se projette hors d’Elle-même en un tajallî*, qui la rend saisissable à Elle-même, processus par lequel l’Essence va passer de l’état de Kenzia, trésor caché, à l’état de Déus Révélatus auquel Ibn ‘Ajiba donne le nom de Grand Adam Qabda Mohammadia. Cette dénomination est en conformité avec le Hadith dans lequel le prophète, répondant à Jabir Ibn 'Abd Allah, dit : "Ô Jabir, la première chose que Dieu créa fut la Lumière de ton prophète. Il prit une poignée, Qabda, de Sa propre Lumière et lui dit : Sois Mohamed…".
C’est de ce Grand Adam que jaillissent par effusion, les Noms et Attributs divins qui sont la création elle-même. Cette apparition, nous dit-il, ne se déroule pas selon une succession chronologique mais selon une succession logique. L’Essence se révèle à elle-même selon une modalité spirituelle et intelligible. Le miroir où Elle se regarde est l’ensemble de la création.
Les plans successifs de l’être sont les lieux épiphaniques de la divinité. Chaque être humain en particulier et chaque créature en général est un réceptacle, un reflet de la Lumière des cieux spirituels, lumière atténuée de plan en plan jusqu’à l’existentiation en un moule opaque et matériel.
Sache, dit-il, que Dieu a déposé en l’homme les secrets de Son Essence, de Ses Noms et de Ses Actes mais qu’Il lui a voilé la connaissance de ce Dépôt : Coran 23, 72.
Sache que tout acte du serviteur vient de Dieu, qu’il n’y a dans l’existence d’autre agent que Lui. Dieu a dit : Coran 28, 68 : "Et ton Seigneur crée ce qu’Il veut et choisit ce qui, pour eux, est le meilleur.". Il a dit aussi : Coran 37, 96 : "Dieu vous a créés, vous et ce que vous faites.". Cependant Dieu a placé sur le cœur du serviteur un talisman par lequel il lui a voilé la lumière de l’unité de Ses Actes. Ce talisman est le libre arbitre. Dieu l’a conféré à l’homme sur le plan apparent de telle sorte qu’il a l’illusion de pouvoir choisir, de faire une chose ou non. C’est à ce libre arbitre que se réfère la shari’a pour organiser et régir nos sociétés. La loi religieuse attribue la liberté de choix et d’action au serviteur : Coran : 2,286, "Ce que chaque âme aura fait sera allégué pour elle ou contre elle.". C’est le kasb, l’acquisition, que l’homme s’attribue en tant que libre de ses actes. En conséquence, récompense ou châtiment seront son lot.
Que ce talisman vienne à faiblir, que le voile qui recouvre la réalité spirituelle vienne à s’amincir et le serviteur aura le sentiment d’être de moins en moins acteur et libre de ses choix. Si la connaissance de Dieu lui est accordée et si son cœur devient un organe de connaissance de soi-même et des jugements de Dieu, alors il s’écartera du libre arbitre. Dieu Lui-même le prend en charge et devient l’œil avec lequel il voit, l’oreille avec laquelle il entend, la main avec laquelle il saisit, le pied avec lequel il marche. Le serviteur en arrive à ne se mettre plus qu’en disposition d’agir, et regarde alors ce que Dieu fait. Il ne s’irrite plus contre les gens qui cherchent à lui nuire ni contre l’acteur de quelque action que ce soit car il n’en est pas l’auteur !
L'être humain n'est pas mobile car la mobilité présuppose une force matérielle prévisible et quantifiable qui meut. Il n'en EST RIEN. L'homme n'est que motile, c'est-à-dire qu'il est mu par Le non quantifiable Le non qualifiable Le non prévisible : l'Homme Universel, Adam, l'Intelligence ayant émané de Dieu.
Dans ce domaine, dit-il, la seule connaissance théorique ne suffit pas. Il faut une expérience personnelle vécue par dévoilement mystique et intuition. Alors la réalité spirituelle, el haqiqa, prend sa place pleine et entière; la loi religieuse, la shari’a, ne perd pas une once de la sienne.
Ceux qui atteignent ce degré sont exemptés de la reddition des comptes : Coran 21, 23 : "Il ne sera pas interrogé sur ce qu’il a fait, mais eux seront interrogés.".
Il ne s’agit pas nous dit-il de plonger dans une renonciation synonyme de fatalisme et d’ignorance, bien le contraire, et il cite le prophète : "Agissez ! Chacun trouvera de la facilité à faire ce pourquoi il a été créé.".
Sache nous dit-il à propos du talisman placé sur l’unité de l’Essence, que Dieu était un trésor caché, Kenz makhfî, subtil et éternel. Quand Il voulût se faire connaître, Il se manifesta en Son Essence, et depuis l’Essence en le Grand Adam selon Son Nom l’Esotérique, le Caché, et occulta ses Beaux Noms et Qualités. Il se manifesta également selon Son nom l’Apparent, l’Exotérique, et existencia les attributs contingents (ceux de Majesté) de la condition humaine et des formes sensibles. En réalité, dit-il, il n’y a pas de contingence mais une création récurrente qui occulte après avoir manifesté. Ainsi se réalisent les deux noms : le Caché et l’Apparent. La création est Lumière sur lumière pour ceux qui ont la vision spirituelle et qui atteignent la station d’Amour (l'Union); elle est ténèbres pour les gens du voile qui s’arrêtent à la seule manifestation du monde sensible.
Quand le serviteur s’affranchit des attributs inhérents à la condition humaine, alors se brise le talisman et lui apparaît l’Essence très Sainte : c’est la station du témoignage et de la vision. Il atteint alors le degré suprême de la Walâya, Amitié divine et avec elle la sérénité parfaite.
Apprends, continue-t-il, que l’existence de ce talisman est réelle et que c’est lui qui maintient les secrets seigneuriaux cachés et le voile de la magnificence de Dieu étendu. Grâce à ce talisman le monde de la sagesse, monde sensible créaturel, maintient le Trésor qu’il recouvre, caché aux yeux du profane.
En conséquence l’être est unique, et c’est l’Etre divin. Les gens du voile regardent la création avec l’œil de la séparation; les gens de l’extinction regardent la création avec l’œil de l’union. Ces derniers, lorsqu’ils reviennent parmi les créatures, observent la religion dogmatique à la lettre, car pour eux, il n’y a plus d'opposition entre la réalité spirituelle et la loi religieuse.
Ô toi qui cherche la vrai information ;
Ton ego la recouvre !
L’explication, le renseignement et le Mystère,
Tous sont en toi !
A Dieu retourne et considère !
Il n’y a là autre que toi !
Si tu as compris et saisi mes dires
Voilà qu’à toi, ton trésor est à découvert.
- Chuchtari -