Le treizième siècle et l'Islam Spirituel

Que chacun demeure sous sa vigne et sous son figuier - Michée 4,3 et 4

Le XIIIième siècle est le siècle du grand brassage de l’Islam spirituel. Des évènements d’importance planétaire se déroulent aux frontières Est et Ouest de Dar el Islam. Du coté de l'occident, les maures refluent d’Espagne fuyant la reconquête chrétienne partie des Asturies dès le onzième siècle. Les Espagnols, aidés par l’église, les refoulent après la victoire de Las Navas de Tolosa, au point qu’à la fin du XIIIième siècle, ils ne résistaient plus que dans le réduit du royaume de Grenade.

A l’autre bout du monde musulman, la situation est encore plus préoccupante. D’un coté, les croisés continuent leurs attaques en terre sainte à l’est de la méditerranée, et de l’autre, Gengis Khan a lancé ses hordes sur les territoires musulmans dès 1219. Bagdad est prise par Hulagu, son petit fils, en 1258.

Les ismaéliens sont une des deux branches du shiisme originel. Il y eut scission lorsque le sixième Imâm, Ja’far Essidiq quitte ce monde. Ismâ'îl, son fils aîné, ayant décédé avant l’Imâm Essidiq, son père, l’investiture de l’Imâmat spirituel revenait de droit à Mûsâ el Kâdhim, le frère puîné. L’Imâm Ja’far avait tranché dans ce sens de son vivant. Les amis et disciples du jeune Imâm mort prématurément ne suivirent pas les directives de l’Imâm Ja’far et reportèrent l’Imâmat spirituel sur le jeune fils de l’Imâm Ismâ'îl. Cette branche dissidente allait plus tard arriver au pouvoir, d’abord en Tunisie, pour ensuite partir à la conquête de l’Egypte. Délégant à leurs soutiens berbères autochtones le pouvoir en Ifriqiya, ils partirent pour le Caire, ville qu’ils fondèrent sur un vieux site et dont ils firent leur capitale. La dynastie Fatimide devint celle du Caire et de l’Egypte à la fin du dixième siècle.

La commandanterie d’Alamut fut fondée à la suite d'une crise de succession en Egypte fatimide. La branche dissidente s'installa au début du XI ième siècle sur des territoires iraniens en bordure de la mer Caspienne. Hassan Sabbah, mort en 1124 fut celui qui organisa les territoires en sept commandanteries. Il choisit la septième, celle d’Alamut, comme centre de décision.

Un de ses successeurs, déclara en Août 1164, la grande résurrection, annonçant ainsi l’abolition de la religion positive, la shari’a et l’instauration de la religion vraie, la haqiqa. C'est l’avènement de l’Islam spirituel libéré de toute servitude à l’égard de la loi religieuse. Cette déclaration est d’une grande importance car elle proclame l’avènement de la religion de salut personnel, religion de la résurrection et renaissance spirituelle à l’échelle d’une communauté terrestre. Le Sens spirituel de la prière, salât, est la relation connection avec Dieu qui s'établit grâce aux cinq intellects cités. Lorsque le Sens septième des textes saints est atteint, l'intellect contemplatif y répond au niveau de l'index droit et les trois autres, au niveau qui est le leur. La boite cranienne et la chevelure répondent en cinquième. Ce sont "les quatre témoins" et "la la'na sur le cinquième s'ils mentent" Coran 4, 15 et . Le jeûne a lui pour Sens : cessez de prendre toute nourriture spirituelle à laquelle les quatre témoins ne répondent pas. La zakât n'a pas d'autre Sens que celui de l'ascèse et de la purification. Quand au Hajj : c'est le Mi'râj-assomption de la Connaissance.

La tentative ne dura que le temps de sept décades. Vers 1233, un successeur prononça la nécessité de l’entrée de l’Imâm résurrecteur dans la ghaïba, l’occultation.

Une vingtaine d’année plus tard, les mongols envahirent la région. Le château fut détruit et sa bibliothèque incendiée en 1256. Les ismaéliens, fuyant l’invasion, se réfugièrent dans les territoires plus à l’Ouest demeurés libres. Ils intégrèrent le soufisme sunnite le plus naturellement du monde, sans faire de vagues. Shems Tabrizi fut l’un d’eux; il eut comme disciple à Konya en Anatolie, l’illustre Jalal Eddine Rûmi.

Ibn ‘Arabi, né à Murcie en Andalousie en 1165, allait faire le chemin inverse, celui qui mène de l’occident à l’orient. Devançant les évènements qui allaient bouleverser la péninsule ibérique, il quitta définitivement, à l’age de 39 ans, l’empire Almohade où il naquit et avait vécu jusque là. Ibn ‘Arabi avait auparavant sillonné l’empire et avait amassé auprès des maîtres soufis de son temps, l’ensemble du savoir mystique que recelait cette région.

Refluant de tous bords, l’Islam spirituel allait assister à la réunion de ses branches dans un seul lieu géographique et voir se réaliser en la personne d’Ibn ‘Arabi la synthèse de l’ensemble de cette science dite héréditaire, ‘ilm irthî.

Désormais, pour toute la gnose, l’enseignement du Sheïkh el Akbar devient incontournable. Il réalisait ainsi la jonction des trois principales branches de l’Islam spirituel. Le sunnisme et le shiisme spirituels allaient tous deux le reconnaître comme étant leur bien propre. L’un des principaux enseignements qu’Ibn ‘Arabi a légué à la postérité est bien celui dans lequel il transcende toutes les religions en affirmant, je le cite de mémoire :
J’ai cru avec les hommes,
Tout ce en quoi ils ont cru.
Ma religion est l’amour ;
Et là où va sa monture, je suis.
L'incitation au Jihad auquel le Coran exalte le fidèle à la religion de salut personnel débute par cette prise de conscience. Le prophète Mohamed, au lendemain de la prise de la Mecque, a annoncé la fin du petit jihad, la fin de la guerre en armes, et proclamé le Grand Jihad, celui intérieur, auquel on adhère par l'ascèse, la purification et la connaissance. Les batailles et les guerres historiques que relatent les Textes saints sont une mimésis du combat intérieur auquel se livre le pèlerin à la recherche de cette ascèse, purification et connaissance. Le sens étymologique des noms de ces batailles ou des lieux où elles se sont déroulées est souvent suffisamment éloquent.

Mais d'abord, commençons par sacrifier le mouton de panurge qui est tapi en nous, et cela une fois pour toute, et non pas seulement une fois l'an. Cessons d'être de ce peuple décrié dans le Coran, le peuple de Tobba', mot dont le sens étymologique est : les adeptes du suivisme et du conformisme, "ces gens attachés à la doctrine de Balaam (terme dont l'étymologie est : pensée commune)" : Apocalypse 2, 14.

Le peuple honni de 'Aâd : Coran en 86, 6, est formé de : "ceux qui se prétendent juifs (spirituels) mais ne le sont pas", Apocalypse 2, 9, ceux, qui après avoir reçu un aperçu de la sagesse céleste, en font fi et regagnent la sagesse terrestre. Le mot 'Aâd a pour sens : retourne à son égarement premier.


"Allons faire fondre nos glaives et nos lances", ces armes qui nous portent à vivre en conflit ouvert avec nous-mêmes et avec les autres, "pour en faire des socs de charrue et des serpettes." Plantons, labourons, semons et récoltons. "Que chacun demeure sous sa vigne (l'arbre de la sagesse), et sous son figuier (l'arbre de la connaissance), sans que personne ne vienne l'inquiéter" : Michée 4, 3 et 4.


"Marchons tous au nom de l'Eternel".


Dieu nous a créés de 'Alaq, c'est-à-dire à partir d'un 'Aql, Intelligence, mal ordonné, hîm, qui a émané de Lui. Il lui a intimé l'ordre de se guérir : Ibra' ya Hîm : Ibrâhim, Abraham, et c'est lui votre Père, car vous émanez de lui.
Ainsi, "Quiconque aura remporté la Victoire recevra de moi ce don; je serai son Dieu, et il sera mon fils" Apocalypse 21, 7.
Le Temps pour que s'instaure définitivement la religion de salâm et d'El Qiyâma est venu, le temps de la religion de salut personnel et de résurrection, la religion spirituelle libérée de toutes servitudes à l'égard de la religion dogmatiq.

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