La Physiognomonie
Cette science est la clé nécessaire et obligatoire pour traiter le chapitre précédent. Elle l’est encore plus si l’on désire que s’éclaire l’horizon de notre âme par l’Imagination Active. Elle est conférée par la spiritualité du ciel de Joseph. Ibn ‘Arabi, dans le chapitre qu’il lui réserve dans son livre "Les chatons de la sagesse", dit : "La sagesse lumineuse répand sa lumière dans la présence imaginative, et c’est là le signe du commencement de l’inspiration chez les hommes de l’assistance divine. Tout ce qui se révèle à soi de cette manière (dans le songe) constitue le monde imaginatif. C’est pour cela qu’il y a du symbolisme. La chose du monde sensible qui possède telle forme, apparaît dans le rêve sous une autre forme. L’interprète devra à son tour opérer une transposition de la forme perçue par le rêveur à la forme correspondante dans le monde sensible. Ainsi, dit-il, le lait est la forme apparente dans le songe qui symbolise la connaissance gnostique; prendre du miel en rêve signe l'atteinte au sens vrai du Coran. L’eau dans le songe symbolise l’Esprit et l’unité divine.".
Dans nos rêves, nos visions, nous voyons un monde autour de nous à la semblance de celui où nous vivons, aussi riche et varié que ce que nous présente le monde sensible. Les images sont les mêmes, mais les significations sont différentes selon qu’elles se présentent dans le monde sensible ou qu’elles se montrent dans celui des âmes. Par ailleurs, l’âme étant une unité totale et complète, tout ce qu’elle voit est une partie d’elle même, la configuration des forces intellectives et cognitives qui sont en elle. L’individu, en considérant ce que lui restitue son Imagination active, est à la fois le sujet qui regarde, l’organe de la vision, et la chose vue.
Sadra Shirâzi explique : "Tout ce que l’homme se représente, tout ce qu’il perçoit en réalité, éveillé ou dans le songe que ce soit de manière intelligible, imaginative, sensible, en ce monde-ci ou dans l’au delà, tout cela ce sont autant de choses inséparables de son moi essentiel. Mieux dit encore, ce qui est en lui essentiellement objet de perception, c’est quelque chose qui existe en lui-même, non point en quelque chose d’autre…L’homme apprend dans le monde sensible à percevoir avec ses cinq sens, non pour qu’il en use seulement ici mais surtout comme apprentissage et propédeutique à la connaissance de son soi, de son âme et de la hauteur spirituelle à laquelle il est parvenu.".
Avicenne fut un des théosophes les plus prestigieux qui aborda ce sujet. Son expérience personnelle est assez édifiante pour la relater en exemple. Elle nous a été rapportée par son biographe et disciple Abou ‘Obeïd el Jozjâni :
Avicenne était médecin attaché à la cour de Ray auprès de la reine régente Sayda; il soignait son jeune fils, Shams Eddawla, atteint d’une maladie psychosomatique : il souffrait du mal du pouvoir et sa mère n’en voulait rien lâcher. Ibn Sîna’, en homme avisé, pressentant que les choses allaient dégénérer entre la mère et le fils, préféra quitter cette cour et alla se réfugier auprès du prince de Hamadân. Avicenne ne tarda pas à s’y faire des ennemis parmi les courtisans, son savoir l’ayant trop rapproché du prince régnant. Il finit par s’enfuir et rejoindre Shams Eddawla qui avait réussi à supplanter sa mère. Le jeune prince était retombé malade et cette fois-ci, ‘Ali Ibn Sîna’ diagnostiqua un ulcère de l’estomac. Shams Dawla, voulant s’attacher le médecin en l’intéressant au pouvoir, lui proposa le poste de premier ministre. Quelque temps plus tard, l’armée se révolta pour non paiement de solde et l’on en fit prendre la responsabilité à Avicenne. Ce denier ne dut la vie sauve qu’à une fuite précipitée seul à dos de chameau, à travers le désert. Bientôt, nous raconte son biographe, il fut si épuisé qu’il perdit connaissance. Il eut une vision dans laquelle il vit son père l’inviter à venir le rejoindre lui et sa maîtresse Sinja.
Son frère lui parut s’évanouir au milieu des silhouettes qui étaient debout devant ses yeux fermés. Il vit également une cité au loin et entendit une voix lui dire : "Quitte cette cité ! Ne t’arrêtes pas avant d’avoir gagné la montagne si tu veux être sauvé !"
Il finit par sombrer dans l’inconscience.
‘Ali fut sauvé par une bande de brigands qui le reconnut aussitôt après l’avoir dévalisé. Sentant la bonne affaire, ils résolurent de le livrer au Ghaznaoui, prince de Ghazna, qui dépité qu’Avicenne ait toujours refusé de se mettre à son service, avait fini par mettre sa tête à prix. Avicenne était resté dans une sorte de douce léthargie, et ne retrouva partiellement ses moyens que plus tard derrière les barreaux, dans l’une des citadelles du Ghaznaoui.
Envahi par la grâce, la paix et par un sentiment d’extase unitive, Avicenne réalisa rapidement que ce qui lui était arrivé charriait du sacré; il s’attela à en dégager le signifié.
Avicenne comprend que la vision du visage du père géniteur ne peut être interprétée que comme symbolisant le père véritable : le Principe dont on émane. Le visage de Sinja, sa maîtresse, symbolise la sagesse terrestre qui doit passer par l’épreuve de la tombe pour renaître sagesse, sophia céleste. Son frère symbolise l’intellect pratique qui doit céder la place pour permettre à l’intellect nu et vide, symbolisé par le désert, de s’installer. La voix qui lui ordonne de gagner la montagne, lui fait injonction de s’élever afin d’atteindre à la jonction avec l’intellect Agent.
La cité de Sodome, sa propre cité-âme, celle de la raison et de la dialectique doit subir l'épreuve de la dévastation avant de gagner en hauteur afin de devenir cité fleurie. Il se mit à la récitation coranique et à celle des Attributs divins en signe de soumission à Dieu. Il sortit du Fath enrichi d’un savoir qui ne pouvait lui parvenir autrement.
Donner à la chose vue dans un rêve son sens du monde sensible maintient dans l’ignorance la plus totale. Coran : 2, 65 "Vous connaissez ceux qui ont transgressé le Sabbat ? …Nous leur avons dit : soyez des singes ignominieux.". Le mot Sabbat (samedi), et le mot Soubât (assoupissement) ont tous deux la racine s b t; conjugués ils sont indifféremment utilisés l’un pour l’autre. C’est une litote par ailleurs très usitée dans le langage parlé. Le sens spirituel du passage coranique apparaît clairement : les spirituels parmi vous qui s’assoupissent et ramènent le signifié de leurs visions à la réalité du monde sensible sans lui faire subir l’opération du Ta’wîl, de l’exégèse, se comportent en singes imitateurs sans entendement et donc abjects.
Le langage physiognomonique est d'abord et surtout celui qui permet d'accéder au sens spirituel des Textes sacrés. Le mot est formé de deux parties : physio a pour sens un visage, une apparence, et gnose signifie connaissance.
Le premier principe consiste à donner un sens spirituel à tout ce qui est mentionné dans les Textes sacrés, que ce soit des personnes, des lieux, des nourritures, une ville, des bâtiments, des animaux, des végétaux…etc.
Le deuxième principe consiste à comprendre tout prénom masculin rencontré selon son sens étymologique, lequel permet de méditer la hauteur intellective à laquelle porte la spiritualité du prophète qu'aborde le passage qui le concerne. Lorsque l'on rencontre un prénom féminin, son étymologie annonce la connaissance par laquelle passe la spiritualité du prophète dont parle le Texte.
Il reste que la symbolique que renferme le Texte demeure en partie celée. Elle ne se dévoile en entier au pèlerin mystique qu'une fois que ce dernier ait atteint la spiritualité du prophète qu'aborde le texte. Il reconnaît alors les détails du cheminement parce qu'il l'a vécu en soi-même et intériorisé.
Ainsi chaque nom propre ou de lieu mentionné dans les Textes sacrés renvoie directement à son sens étymologique ou indirectement à une parabole qui l'éclaire et l'exprime :
Egypte : le mot a pour sens étymologique : le château où est enfermée l’âme de Ptah, le dieu nain, nu et difforme. Elle symbolise à ce titre, dans les Textes sacrés, l’intellect pratique, la sagesse terrestre et le monde matériel qu’ils gèrent ensemble. L’exode hors d’Egypte est donc une sortie hors de la matérialité, de la raison et de la dialectique.
Jérusalem : le nom originel est Ouroushalimou. Il signifie en cananéen : la ville érigée par le dieu d’accomplissement et de plénitude, et partant, Jérusalem symbolise l’intellect pratique en voie d’être réformé puis illuminé.
Salwa (caille) a pour racine : s l w, qui signifie oubli et distraction (l'intellect contemplatif est dit aussi intellect nu et vide).
Tâlût a pour sens : celui qui contemple en approfondissant ; il figure l’intellect contemplatif.
Le prénom de Jean, Yahia, a pour sens dans les deux langues, l'hébreu et l'arabe : celui qui vit, discerne et saisit.
Jacob signifie talon en hébreu, et en arabe, celui qui retourne (à Dieu) Ya'qub. Si dans le Coran l'étymologie d'un nom propre donne déjà d'amples renseignements, dans la Torah, il en va un peu différemment. En effet, cette dernière recense avec plus de détails, d'une part, les signes extérieurs : Jacob est marqué au talon, c'est-à-dire à la connaissance, et d'autre part, les signes intérieurs à l'âme : vision des talons propres. Les talons des pieds, instruments de connaissance dans le code secret (Ote ta chaussure de ton pied car l'endroit sur lequel tu te tiens est saint : Josué 5, 15), sont vus en songe nettoyés de la crasse-sagesse terrestre.
Autre exemple : l'autre prénom de Josef est Asaf; il a pour sens en hébreu : Dieu donne encore et encore. Dans le Coran, il lui est dit : Asaf sur Yosef, ce qui a pour sens : Dieu efface la honte (Asaf en hébreu) de l'homme, en faisant que sa spiritualité ne cesse de prendre de la hauteur jusqu'à ce que le Jacob de son être, le prototype du pèlerin mystique qui couve en lui, recouvre la vue, la vision spirituelle : Coran 12, 93.
Marie (Mer-yem) signifie : passée par l'eau, c'est à dire fécondée par l'Esprit Saint lequel a pour symbole l'eau.
Moïse a pour sens : retiré des eaux, celles du déluge noétique (Fath ou expérience spirituelle unitive) après en avoir subi les effets : Coran 7, 143 et 144.
Zacharie a pour sens : celui dont l'intellect pratique a été étendu et réformé de la meilleure des manières par Dieu.
Salomon a pour sens celui qui se soumet à Dieu, prénom dérivé de la racine s l m, qui signifie soumission, d'où Islam.
Le prénom de David dérive de la racine d w d, qui a pour sens : défendre en luttant.
Dans le prénom d'Idris, il y a la racine d r s, qui signifie étudier, recevoir l'enseignement et la sagesse. A ce prophète correspond Hénoch l'initié, le consacré; "il est celui qui a reçu l'enseignement grâce aux saints et aux vigilants qui le nommèrent Hénoch le scribe".
Ezéchiel correspond à Dhu el Kifl, mot qui a pour sens : celui qui assume la charge et en est le garant, le répondant.
Jésus a pour sens, Dieu est Sauveur, et pour clore cette série d'exemples, Mohamed signifie : le Louangé.
Pour ce qui est des rêves et visions : le principe est qu'ils n'expriment que le degré intellectif et cognitif atteint par le visionnaire et rien d'autre qui lui soit extérieur. C'est soi-même qu'il voit dans sa propre composition intellective et cognitive.
L'étymologie des noms et prénoms des visages masculins présents dans le rêve, expriment les forces intellectives et leur degré atteint par le visionnaire. Le visage portant le nom d’un prophète exprime l’atteinte à la spiritualité du ciel de ce prophète. Les visages féminins révèlent les forces cognitives et la connaissance atteinte.
Thomas 88 : Les anges (les visages vus en songe) viendront vers vous ainsi que les prophètes et ils vous donneront ce qui est à vous.
Le code est donc le même pour les Textes sacrés et les songes. Il est cependant d'une richesse inouïe; un même concept prend plusieurs expressions et formes d'apparition, d'où la difficulté d'établir un lexique qui permettrait de remplacer des mots ou des groupes de mots par leurs correspondants. La difficulté que représente un code qui change à chaque fois, est cependant contournée grâce à la clé que fournit la physiognomonie : l'étymologie des noms est le passe partout.
Lorsque se trouve présent dans un rêve un quelconque 'Abd Ellatif (nom de Seigneur le Subtil), cela signifie que le visionnaire a atteint l'état intellectif où il comprend que Dieu est présent de manière subtile en toute créature.
Un songe dans lequel se présente un René signe l'atteinte de l'état intellectif qui transfigure par une seconde naissance, une résurrection.
Une Rita ou bien une 'Atika (celle qui sauve), perçue dans un songe, signe l'atteinte à une connaissance salvatrice, une connaissance qui libère.
Si le visage vu en songe parait malade, l'intellection ou la connaissance qu'il manifeste sont défectueux.
Un léopard, une panthère, vus dans un rêve, symbolisent l'ego dont le nom est Pharaon dans les Textes sacrés.
Un chien noir (cerbère) est compris comme symbolisant l'intellect pratique, il en est le garde, celui qui l'empêche de prendre son essor. Le hérisson le symbolise aussi.
Chaque animal est le symbole de la force intellective interne qui lui correspond et dont il est la parabole.
Une sirène, femme poisson, prend ainsi le sens d'une vision (poisson) qui apporte la connaissance annoncée par le sens étymologique du nom et prénom que porte le visage de la sirène en question.
Jésus, dans Jean 21, 6, dit à ses disciples alors qu'il leur apparaissait au lac Tibériade : "Jetez le filet du coté droit de la barque, et vous trouverez du poisson…". Jésus, dans cette même vision, le leur donna à manger avec du pain. Cette scène que relate l'Evangile a pour sens : considérez les visions (poissons), comme des nourritures spirituelles que je vous octroie; sachez les interpréter de manière correcte, droite.