Les Intellects

Selon Avicenne et les théosophes musulmans, l’intellect humain n’a pas la capacité d’abstraire nécessaire à la vision dans la 10ième Intelligence. Il ne peut que se préparer à faire la jonction avec elle. L’intellect humain comporte un intellect pratique occupé à gouverner le corps, ses fonctions animales, végétales et à gérer le milieu accessible aux cinq sens. Son domaine est la sagesse terrestre.
L'intellect pratique est donc comme nous l'avons vu dans sourate d'el'Alaq : le front, Ennâsia, mensonger et faux.
Il est par ailleurs, le Goliath (Jâlût) que David terrasse d'une pierre au front.
Il est aussi le fils aîné de Noé, celui qui couvre, aidé par son plus jeune frère, la nudité de son père dans la Torah; ce même fils, abandonné aux eaux du déluge dans le Coran. On le retrouve aussi, tant sous la dénomination du copte que Moïse terrasse d'un coup de poing, que sous le nom d'Absalon fils de David, dans la Torah.
Dans la Torah, les Evangiles et le Coran, il est l'âne des prophètes.
Le jeune adulte qu’El Khadir tue en présence de Moïse est le symbole de l’intellect pratique qui doit être sacrifié pour que l’intellect contemplatif puisse retrouver avec son frère aîné ressuscité à la vie spirituelle, le trésor de la gnose qui les attend tous deux sous le mur restauré. Coran 18, 74…
Par ailleurs, l’être humain a potentiellement quatre autres intellects. Le premier des quatre est l’intellect nu et vide auquel Avicenne donne le nom d’intellect Contemplatif.
L'intellect contemplatif, premier de la série des quatre supérieurs, n'échappe pas à la règle de la multiciplité des dénominations. On le trouve tant symbolisé par l'oiseau caille (salwa) que par Gédéon (Talut). N'atteignent cette spiritualité que ceux qui s'abstiennent de trop boire à l'eau de la rivière de la religion dogmatique, traversée à la suite de ce "roi" général d'armée : Coran 2, 249 et Torah, les Juges 7, 5. Les rassasiés demeureront "incirconcis" !
Il est d'autre part symbolisé par le prophète Jean Baptiste, (Yahia). Il faut avoir été débarrassé de son intellect pratique pour atteindre à la spiritualité de ce prophète. Jean Baptiste a été affranchi du sien de manière radicale : il est mort occis.
"Le soufflet de forge (Gabriel) a soufflé; par l'action du feu (son étreinte), le plomb (les forces qui plombent l'intellect) devait disparaître, mais vainement on a fondu et refondu, les scories ne se sont pas détachées…", Jérémie 6, 29 et 30. Puis en 8, 29 : " Coupe ta belle chevelure (l'organe d'intellection de ta connaissance pratique) et jette-là à terre : Les forces qui plombent l'intellect "seront tuées et enterrées à l'endroit qui portera désormais le nom de Vallée d'égorgement".
"Deux hommes seront dans un champ; l'un sera laissé et l'autre emmené", Luc 17, 36. L'explication coule de source : l'intellect pratique sera laminé et le contemplatif vivifié. Dans Thomas 56 : "Jésus disait : Celui qui ne connaît pas le monde découvre un cadavre (l'intellect pratique) et celui qui découvre un cadavre, le monde ne peut le contenir." ; ce thème est développé plus loin dans ce même Evangile : logion 61.
Le second intellect supérieur, le troisième de la série, est sous la dépendance de Jésus. Coran 5, 10 : "Ô Jésus, fils de Marie... Je t’ai fortifié par l’Esprit de sainteté. Dès le berceau tu parlais aux hommes comme un vieillard; tu crées de la terre une forme d’oiseau avec Ma permission; tu souffles en elle et elle est oiseau avec Ma permission.". Le berceau dont il s’agit ici est le cœur du gnostique. Jésus y parle un langage clair à l’adepte alors qu’il est fœtus en son sein. Il y tient également le discours d’un sage vieillard… Tu crées à partir de la terre qu’est l’organe cœur ordinaire humain, un intellect nouveau par insufflation lorsque Dieu t’en accorde la permission.
Dans Pistis Sophia, p31, Jésus dit à ses disciples : "Il advint ensuite que, suivant le commandement du Premier Mystère, je regardai d'en haut le monde des hommes, je trouvai Marie qui est appelée ma mère selon la chair, je lui parlai sous la figure de Gabriel, et lorsqu'elle se fut élevée vers moi, je mis en elle la première force que je reçus de Barbelon, c'est-à-dire le corps qui venait des régions supérieures.".
Le retour attendu de Jésus sur cette terre, ainsi que l'affirment l'Islam et la Chrétienté, est une parousie intérieure dont le signal est l'activation de cet intellect dont le lieu d'intellection est "la poitrine balancée réservée pour Aaron et pour ses fils" : Lévitique 7, 31. En Ezéchiel 11, 19 nous lisons : "Et je leur donnerai un autre cœur et je mettrai parmi vous un esprit nouveau (l'intellect Agent)."
Le cœur dont il s’agit ici n’est ni l’organe de chair ni le siège des émotions et sentiments que le mot sous-entend. Il est le centre sensible qui réagit aux vérités de toutes natures lors de la méditation, en les confirmant ou en les infirmant. Les deux cotés de la poitrine, Sadr, en sont le siège. Le coté gauche a un centre qui régente ce qui est raison et dialectique d’une part et un second qui régit ce qui est relatif aux vérités concernant le monde des âmes, d’autre part. Le coté droit de la poitrine fournit la preuve liée aux vérités d’ordre spirituel. Au niveau du sternum, el Fouad réagit à la découverte de hautes vérités spirituelles jusque là ignorées. Le cœur ainsi défini est l’organe de perception que les soufis appellent la balance juste. Il permet el kashf, la prospection aux fins de dévoilement, lorsqu’une interrogation sur n’importe quel thème se présente à la méditation.
Cheikh Ahsâi expose la "physiologie" du cœur, comme organe d'intellection, dans ses œuvres (en Islam iranien p 257-264). C’est avec cette balance, dit-il, que sont reconnus les significations cachées des Textes saints, des hadiths, des hadiths qodsi et des dires imamiques. Aucune chaîne de transmission, sanad, n’est nécessaire au gnostique pour accepter la véracité du sens d’un texte quand le cœur donne son assentiment, lors de la méditation du contenu.
Le Coran en parle dans de très nombreux passages, pour n'en citer que deux : Coran 47, 24 : "Pourquoi ne méditent-ils pas le Coran, serait-ce que leurs cœurs sont verrouillés ?"; et "Ce ne sont pas les yeux qui sont aveugles, mais ce sont les cœurs qui sont aveugles dans les poitrines" Coran 22, 46.
La spiritualité de Lot ou fécondation par l'Esprit Saint ouvre le cœur; elle est acquise de la manière suivante : l'Ange Gabriel couvre l'adepte. Il crée en lui sur ordre divin par insufflation cet intellect qui permet la prospection et qui fait que toutes choses soient soumises à l'appréciation de l'homme. Prions Dieu pour que son règne vienne, afin que ceux à qui la couronne du salut est destinée, la reçoivent, ceux qui attendent avec amour son Avènement : 2 Timothée 4, 8.
Alcibiade voit en songe Gabriel le féconder. Gabriel y a le visage de Socrate, son initiateur (dans le banquet de Platon). Cela a été plus tard interprété comme étant un usage, des mœurs particulières chez les mystiques grecs.
Le troisième intellect supérieur est atteint par celui que Dieu guide jusqu’au nom de Seigneur qui est le sien et dont il dépend. L'oiseau huppe de Salomon en est le symbole. Le mot huppe, en arabe hud-hud, a la même racine que hâdî qui signifie celui qui guide justement, la bonne guidance. Ceux qui obtiennent cet intellect sont ceux-là dont Dieu est l’œil avec lequel ils regardent, l’ouie avec laquelle ils entendent, la main avec laquelle ils saisissent et le pied avec lequel ils marchent. Son lieu d'intellection est "la hanche droite réservée pour Aaron et pour ses fils" : Lévitique 7, 32. L'expression "touche ma hanche", que l'on retrouve à maintes reprises a pour sens : Je saisis, je comprends avec ma hanche droite, mon intellect de la bonne guidance. Le nerf sciatique qu'Israël ne mange pas est la douleur que ressent le mystique à la hanche droite quand sa méditation est éronnée.
Au quatrième intellect, le Coran donne le nom d’oiseaux au pluriel suivi du qualificatif sâffât qui signifie en escadrille : "Ne voient-ils pas les oiseaux en escadrilles planer au dessus d'eux, saisir, interpréter ?" Coran 67, 19. Cet intellect a pour nom : l'intellect saint, el'Aql el Qodsî. Il saisit les intelligibles du monde des esprits, et est octroyé à celui qui atteint le nom de Seigneur Errahmân lors de son Mi'râj assomption. Son lieu d'intellection est situé à l'épaule " l'épaule du bélier … la chose sainte … qui appartient au Pontife indépendamment de la poitrine balancée et de la cuisse prélevée… Le Pontife en opérera le balancement devant le Seigneur". Les Nombres 6, 19 et 20. C'est la part réservée à Saül par Samuel; "Le haut lieu dans la ville". C'est à ce degré de perfectionnement mystique que le Seigneur confère à Saül l'onction comme chef de son héritage. I Samuel 9, 23 à 10, 1.
En Coran : 2, 260 "Abraham dit : - Mon Seigneur montre moi comment tu rends la vie aux morts…Dieu dit : - Prends quatre oiseaux, coupes les en morceaux, places ensuite les parts sur des monts séparés puis appelles-les : ils accourront vers toi en toute hâte. Sache que Dieu est puissant et sage.". L’exégèse du texte apparaît clairement : Dieu répond à Abraham : prends les quatre oiseaux intellects, places-les en leur quatre lieux d’intellection, monts séparés. Coupe-les en morceaux : scinde chacun des intellects selon sa charpente telle que tu la découvres. Ils répondront à ton homélie intérieure, en toute hâte, lorsque ta méditation les sollicitera.
Thomas 16, Jésus a dit : Il y aura cinq (intellects) dans une maison, trois seront contre deux et deux contre trois, le père contre le fils et le fils contre le père, et debouts, ils seront monakhos.
La maison symbolise la totalité intellective, d'abord renversée (logion 71), alors qu’elle n’était constituée que de l’intellect pratique plus le contemplatif en veilleuse. Dans la Torah, Jacob lutte contre l’Etre divin, le Père dans le langage parabolique de Jésus; il obtient la victoire grâce à ses trois autres intellects. Il se redresse ensuite, uni à Lui, et accède ainsi à sa réalité première et finale.