Foi, Raison et philosophie prophétique
L’origine du mot philosophie ne coïncide pas exactement avec l’apparition de celle-ci. A l’origine, les premiers philosophes semblent s’être désignés eux-mêmes "sophoï". "Sophoï" que l’on trouve déjà chez Homère, désigne une habileté technique. L’histoire ultérieure du mot conservera l’idée d’une supériorité fondée sur un savoir.
La sagesse part alors à la recherche d’une connaissance totale. Pour les philosophes de ce bord, il n’y a pas séparation et encore moins contradiction entre la sagesse embrassant le divin et celle concernant les choses de ce monde. Pour eux, la science objet de l’apprentissage et du savoir empirique, est considérée comme une branche de la sagesse divine laquelle s’acquiert par d’autres voies que celle de l’observation et de l’expérience.
Pythagore aurait été le premier à dire, répondant au tyran Léon, "Je suis philo-sophe" : je tends vers la sagesse sans affirmer la détenir. Il aurait aussi affirmé qu’il n’y avait d’autre sage que Dieu. Cette anecdote peut être comprise dans le sens précédent ou peut évoquer, sans doute, la nécessité d’éviter les accusations d’impiété et de prétention dont Socrate fit les frais plus tard quand il fut accusé et condamné pour désir de partager la sagesse avec la divinité, voir de "s’immortaliser". Les philosophes, craignant de subir le même sort que ce dernier, prirent l’habitude de traiter les sujets ayant rapport avec le divin dans un langage inaccessible au profane. On vit, alors que jusque là, l'écrit était totalement une sagesse divine, apparaître des chapitres réservés à la dialectique à la logique, à la politique, à l’histoire naturelle etc… et, à leur coté, des chapitres réservés à la divinité.
Quand le savoir se trouva divisé, tout sens du mot sagesse vint à désigner une aptitude indépendante. La rupture fut consommée lorsque chaque activité intellectuelle devint le lieu et l’expression d’un savoir réservé soit au théologien d’une part, soit au spécialiste ou artiste d’autre part. Cette division finit par imposer deux vérités distinctes : d’un coté la foi et la religion, et de l’autre la raison pure avec son univers matériel et historique. Les dogmes religieux se sont institués leur domaine réservé : le spirituel. L’état gestionnaire du politique et du social, avec ses prérogatives et ses institutions, s’est chargé du reste. La science a tout naturellement pris sa place dans ce camp.
Les théosophes musulmans de la première période qui suivit la traduction des textes grecs en arabe, élevèrent leur voix contre l’adoption de la raison pure dans les hautes doctrines religieuses. El Ghazâli, Ibn Hazm de Cordoue et bien d’autres ont donné droit de cité à la logique dans la pensée musulmane. Néanmoins cette logique, mantiq, n’avait pas pour eux le pouvoir de fournir à la pensée les armes nécessaires à celle-ci pour saisir avec certitude la Vérité totale. Avant eux, El kindi, mort en 873, défricha la voie. Il fut un grand mécène; il finança et organisa des ateliers de traduction des textes grecs en arabe tout en demeurant un adepte inconditionnel de la philosophie prophétique. A sa suite, les théosophes de l'Islam intégrèrent d'autant plus facilement le néoplatonisme et les émanations successives que celles-ci étaient clairement expliquées dans de nombreux hadiths et hadiths qodsis. Le Coran les expose dans un langage souvent inaccessible au lecteur qui ne se raccroche qu’au sens apparent.
L’œuvre du théosophe El Fârabi, certainement un des plus grands, celui qui mit Avicenne sur la voie, culmine en une gnose dont le but est l’édification de la cité parfaite : l’homme à la nature parfaite.
Averroës, le pur aristotélicien, affirmait que l’on ne peut connaître Dieu que par la spéculation, la raison, la logique et la dialectique. La seule certitude possible ne peut provenir que des données éloquentes que Dieu a semées dans sa création. La raison est unique juge et seule à avoir droit de cité. La scission de la sagesse comme savoir global en ses deux composantes est consommée. Adoptée par l’occident où elle trouva de multiples prolongements, la théorie des deux vérités prend définitivement son essor. Elle continue à ce jour de régir notre société dite moderne, laquelle a abouti au bout du compte, du point de vue existentiel, à la rupture.
"Totalement submergé par les résultats de son activité intellectuelle, l’homme moderne a cessé de vivre selon son âme, c’est à dire à l’intérieur de lui-même. Dans le domaine de la pensée, il vit en conflit ouvert avec lui-même; et dans le domaine de la vie économique et politique, il vit en conflit ouvert avec les autres. Il se trouve dans l’incapacité de contrôler son égoïsme sans frein et son infinie soif de l’or qui tuent en lui, peu à peu, toute tentative d’élévation et ne lui apportent que la lassitude de vivre. Absorbé par ce pragmatisme, il se retrouve entièrement coupé des profondeurs insoupçonnées de son être." Mohamed Iqbal.
L'intellect de l'homme est incapable de répondre avec les armes qui sont les siennes aux questions métaphysiques et existencielles qui l'assaillent de toutes parts. Seuls les enseignements prophétiques peuvent y faire parvenir. La connaissance salvatrice que dispensent ces derniers ne peut s'acquérir qu'en remettant en cause les méthodes cognitives communément admises. Elle exige une réforme radicale de la pensée, une sorte de bouleversement qui fait table rase du matérialisme de la logique et de la dialectique. Les Textes sacrés qualifient cette opération intellectuelle de circoncision. C'est à ce prix et à ce prix seul que se déclenche le processus qui mène l'esprit de l'homme jusqu'à la satisfaction de ses aspirations les plus profondes.
La philosophie prophétique, qui y conduit, est une sagesse dont le but est l’acquisition de la certitude par l’intuition et le témoignage personnel direct. Si la raison a droit de cité, la pensée ne se laisse enfermer ni par elle ni par la logique et la dialectique. La pensée a pour horizon la découverte des sens profonds et premiers des révélations prophétiques et des Textes saints. Elle se fixe sur la parousie du Sauveur, celui qui doit apporter paix, sérénité et justice au mystique. Cette philosophie prophétique est seule à pouvoir lever tous les doutes et apporter la certitude. Elle est témoignage et expérience personnelle directe qu’aucun raisonnement extérieur ne peut réfuter, car elle est vécue de l’intérieur.
Cette théosophie est une connaissance de Dieu fondée sur la sagesse, l’intuition directe et l’illumination. Elle prône une mystique purement individuelle, une religion de salut personnel telle que l'individu, confronté à l'éclatement et au dispersement dans la multitude apparente du monde, s’unifie en une nature harmonieuse où règnent la paix, la justice et la sérénité. Cette sagesse est conjointement connaissance de soi-même dans la totalité intellective et cognitive qui constitue chacun de nous. Il n’y a plus alors de tumulte du cœur mais une parole unie et sereine, une voix éloquente intérieure qui clame une nostalgie, un désir et une avidité de Dieu.
Il est temps de fournir l’effort nécessaire afin d’essayer de comprendre ce message que nous a laissé Mr Henri Bergson : "L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux.