El Fath ou déluge
De nombreux témoignages d’expériences personnelles advenues à la suite de NDE, de revers de fortune, de grandes maladies, d’accidents de la route, de peines sentimentales et autres nous sont rapportés chaque jour d’avantage dans la presse écrite et les livres spécialisés. Certains nous interpellent avec insistance quant à l'existence d'un univers parallèle au nôtre.
Le Fath est un événement intérieur qui s'apparente aux précédents. Ceux qui l'ont vécu donnent à quelques variantes près le récit suivant :
- Le lieu et le temps chronologique perdent leurs valeurs ordinaires.
- Sentiment de plénitude, de grâce et de paix.
- Sentiment d’unité avec tout l’univers.
- Sentiment d’amour partagé et réciproque pour toute la création, laquelle appelle par son désir à son service. Tout parle autour de soi et quémande.
Le sentiment d’être dans le sacré submerge. Dieu est là partout en soi et autour de soi. L’ego de l'individu disparaît dans le Grand Ego et n’existe plus que par Lui.
Simultanément, le souvenir de toute la vie passée, surgit de la mémoire, en une saisie instantanée : Coran 99, 1 à 8 : "Lorsque la terre sera secouée par son tremblement et qu'elle rejettera ses fardeaux; lorsque l'homme demandera : Que lui est-il arrivé ? Ce jour-là, il racontera sa propre histoire d'après ce que son Seigneur lui a révélé.".
Au cours de cette "expérience spirituelle unitive", la perception que l’on a du monde qui nous entoure change. L’homme a le sentiment de planer et d’être aussi léger qu’un papillon; il se sent pris dans les filets de l’amour et de l’unité : il se trouve immergé, noyé dans un ravissement extatique.
Dans nos sociétés traditionnelles, nous voyons de temps à autre dans la rue, un type d'homme apparemment plongé dans une folie inoffensive. Nous les appelons des "majdhoub", des ravis. Une de leur caractéristique est qu'ils ne cessent de réciter le Coran, les litanies (dikr), et les Attributs divins, et ce, dans un état second qui les rend absents au monde. La tradition les respecte au point de les considérer comme saints. Le prototype de ce genre est Sidi 'Abd Errahmân el majdhoub. Né à Tit dans la région de Kénitra, au début du 16ième siècle, il vécut par la suite entre Meknes et Fez. Homme du commun, analphabète, il se montra un beau jour dans les souks plongé dans cet état de ravissement que l'observateur extérieur prend pour de la folie. Ses célèbres quatrains exprimés en langage populaire révèlent son cheminement et exposent ses enseignements :
- Je suis un majdhoub et non pas un fou
- Je suis un ravi par les états spirituels.
La période du Fath ou jadhb est celle du ravissement; elle est qualifiée dans les Textes sacrés de "déluge". Elle submerge l'intellect de manière à ce qu'il n'en subsiste plus qu'un îlot : le mont Ararat, El Joûdî dans le Qoran. Le sens etymologique du mot est : ce qui est bon et de qualité (dans l’intellect pratique noyé par le "déluge").
La période de maximum d'intensité dure une quarantaine de jours. Elle est suivie de rémissions et de rechutes qui s'étalent sur des années. La première phase s'accompagne de rêves où il est question d'hommes de Dieu qui éveillent à la connaissance :
Assoupi en ce monde ! Ils m'ont dit : lève-toi !
Ô homme voilé, sors de ton ignorance !
Invoques l'Eternel et regardes autour de toi !
Suivent d'autres songes où el majdhoub voit s'abattre sur lui des pluies diluviennes et jaillir de l'eau de toute part :
Venez, vous qui cherchez
La science de l'Unité
Venez voire le ravi :
Les eaux le submergent.
La "manne" qui accompagne est une averse d'intellections et de connaissances si perçantes qu'elle déstabilise et sape la manière habituelle de voire les choses :
Ô insensés qu'apprenez-vous dans les livres ?
Rien qu'une science stérile !
Venez contempler, celle des saveurs* !
Celle qui jaillit du profond de soi.
Vient ensuite la mort au monde matériel et à sa logique. El majdhoub décrit :
Quand mon ego s'est évanoui dans le Sien
De toute chose périssable, je me suis détourné.
Là où j'ai regardé, je n'ai vu que Lui.
De cet état, je suis sorti serein.
Il découvre dans la masse des informations qu'il reçoit que son intellect n'est qu'un voile qui dissimule les réalités divines; il incite mensongèrement à croire en des concepts que le Fath lui montre sous leur vrai visage : " Nous avons ôté ton voile; ta vue est perçante aujourd’hui." Coran 50, 19.
El majdhoub se moque de son propre intellect et le tourne en dérision :
Celui-là à qui Dieu octroie
A chaque fois une quantité
Le voilà, lorsqu'il reçoit
Affirmant : ce sont mes capacités.
Il lui conseille :
N'élabores de plans, ni ne penses à demain.
Le destin est cloué et le périssable vain.
Puis, le faisant symboliser par la lune, il lui dit :
Le soleil s'est levé, aurore !
Que périsse la lune* !
Mon Seigneur est Lumière.
Celle qui demeure !
'Abd Errahman el majdhoub allait donner par la suite la mesure de sa maîtrise spirituelle; il devint un cheikh initiateur reconnu. Ses fameux quatrains sont encore de nos jours étudiés, chantés et récités avec délectation.
Au terme d'une telle expérience, l'individu renaît une seconde fois. Il acquiert une vision qui lui fait voire l’être comme étant un don inestimable. Le Dieu unique de sérénité et d’amour remplit alors un espace jusque là domaine de la foi sinon du doute et du suivisme. La croyance dont il s’agit ici et qui va dominer les sentiments n’est plus la foi simple. Elle est une affirmation " expérientielle " personnelle vécue que rien ne peut dorénavant réfuter ni infirmer. Dès lors il n’y a plus à choisir entre deux vérités : la foi ou la raison, ni à les séparer. Celui qui a fait cette expérience sait que de vérité, il n’y en a qu’une seule !
Le Fath, déluge, n'est donc nullement un évênement ou une catastrophe naturelle ou géologique. C'est plutôt un événement psycho-spirituel qui advient un jour à l'individu quand Dieu le décide. Il oriente vers une prise de conscience qui pousse l’individu à exclure l'idée de continuer à mener une vie pragmatique synonyme d’une existence conflictuelle avec soi-même et avec les autres. Il conduit de manière impérative vers la recherche d'une connaissance qui fasse que le Dieu d'amour et de bonté qui s'est révélé à soi prenne la place du Dieu justicier qui impose la loi du talion. Après avoir cherché en vain une réponse satisfaisante dans la religion dogmatique, on comprend rapidement que seule l'acquisition d'un regard nouveau et d'une autre manière d'aborder les Textes saints peut y faire parvenir.
L'énigme de Samson est à ce titre bien révélatrice :
Si l'on suppose que le lion symbolise le Dieu qui impose la loi du talion et du châtiment, le texte s'éclaire de lui-même : le lion déchiré se transforme en ruche d'abeilles riche de miel (le mot abeille, déborah, est le même que le mot parole). Ainsi le Lion se transforme en une parole qui nourrit et réjouit par sa douceur. Le Dieu justicier cède la place au Dieu d'amour et de bonté, au Dieu qui sustente d'une nourriture toute spirituelle : "De Celui qui mange est sorti ce qui se mange et du Fort est sorti le Doux". Les Juges 14, 6 et 14, 14.
La loi du talion qui régit les parties rivales, dispersées du monde de la multitude se montre sous un jour nouveau, celui d’une loi de compensation et d’harmonie entre ces mêmes parties du Tout, considérées maintenant comme ne faisant plus qu’Un.
Dieu nous invite à déchirer ce dogme qui nous maintient dans une sorte de peur viscérale et de léthargie, non pas pour le rejeter, mais pour en extraire le miel, la liqueur diaprée, le Sens spirituel qui aiguillonne et qui pousse vers une recherche toujours plus approfondie.
Evangile de Thomas 7, Jésus disait : Heureux le lion que l’homme mangera ; le lion deviendra homme. Malheureux l’homme que le lion mangera, l’homme deviendra lion.
Le sens en est : Le lion, Dieu justicier, devenu miel, parole qui réjouit par sa douceur, mène jusqu’à la connaissance du Dieu de bonté et d’amour : l’Homme Universel. Lorsque l’homme demeure dans la religion dogmatique, il est mangé par elle. L’Homme Universel, qui nous a créé à son image, n’est alors regardé que comme le Lion, le Dieu fort et vengeur.