La création récurrente

La création récurrente

Le Kalam sunnite est à l’Islâm ce que la scolastique est à la Chrétienté. Une des écoles les plus prestigieuses représentant ce courant de pensée fut fondée par Abou el Hassan El Ach’ari vers l’an 913. A sa mort en 935, il laissait derrière lui une œuvre parachevée de grande envergure.

El Ach’ari avait adhéré jeune à l’école Mu’tazila. Celle-ci soutenait avec tous les recours de la dialectique, loin de tout ésotérisme, que Dieu est le Principe de la transcendance et de l’unité absolue. L’homme a son libre arbitre, sa responsabilité est immédiate et directe. La parole de Dieu s’est faite énonciation dans le Coran, il est créé. Les mu’tazila dénient tout attribut à l’Essence divine, mais dénient aussi à ces attributs toute réalité positive distincte et séparée de l’Essence.

Abou el Hassan fut pris d’une crise métaphysique à l’âge de 40 ans (expérience unitive, déluge, fath). Il se teint enfermé chez lui quelques temps. Quand il quitta sa maison ce fut pour aller à la mosquée faire une déclaration tonitruante alors qu'il était toujours sous l'emprise de son expérience spirituelle unitive : "Celui qui me connaît me connaît ! A celui qui ne me connaît pas, je vais me faire connaître : je suis 'Ali Ibn Ismâïl. Jusqu’à maintenant je professais la doctrine mu’tazila, aujourd’hui je m’en sépare, soyez en témoins."

Il exposa ce qu’il jugeait critiquable dans la doctrine mu’tazila, à savoir : prêcher le Dieu apophatique, et lui dénier tout attribut et qualification positive, Coran créé, rationalisme excessif, tendances extrêmes, et spéculations abstraites faisant de la divinité une abstraction pure sans relation avec le monde et les hommes.

El Ach’ari vint à asseoir les bases d’une nouvelle école qui porta son nom. Celle-ci est apparue de manière si soudaine qu’elle étonna et étonne toujours par les idées révolutionnaires qu’elle apporta. Toute fois, son comportement, tel qu'il nous a été rapporté, indique qu'il vécut l'expérience noétique qu'est le fath-déluge.

La doctrine peut être résumée ainsi : Tous les chercheurs de Vérité ont raison; leurs efforts sont dignes de louanges. La Vérité est une; quant aux divergences, elles ne concernent ni les principes ni le fond, elles ne résultent que des applications que les hommes en déduisent.

L’Essence inconnaissable et inqualifiable ne porte pas d’Attributs, l’Être divin les possède de la manière exprimée par le coran. Néanmoins ils n’ont de réalité ni d’existence qu’en relation avec l’Essence.

On doit croire au Ghaïb au mystère et à l’invisible, tel que le prêche le Coran, faire aveuglément confiance à la raison aboutit à en nier l’existence.

Il se prononce à la fois pour la thèse du Coran incréé et celle du Coran créé. Dans le premier cas : il est coéternel et subsiste en Dieu en tant qu’Attribut divin. Dans le second cas, sous l’aspect du discours articulé et écrit, il est créé.

Le libre arbitre : pour lui, toute la liberté de l’homme consiste en une coïncidence entre Dieu créateur de l’acte et l’homme acquéreur en tant qu’il lui est attribué. Dans chaque acte apparemment libre de l’homme, il y a la part créatrice qui est celle de Dieu et la part acquisition qui revient à l’homme en tant qu’il se l’attribue lui-même. L’homme n’a pas la puissance créatrice; il a seulement le kasb, l’acquisition de ses œuvres.

Il ne faut pas comprendre le texte coranique où il est dit de Dieu qu’il est voyant, audiant, a des mains… dans le sens littéral. Il est nécessaire d’octroyer à ces affirmations une signification qualitative plus élevée afin de saisir la réalité des choses. Dans toutes ses prises de position, El Ach’ari respecte la démonstration rationnelle mais refuse de lui laisser le dernier mot; la raison à elle seule ne suffit pas à illuminer le divin assure-t-il.

En ce qui concerne les rapports entre Dieu et le monde, les ach’arites se trouvaient devant l’explication émanatiste des premiers gnostiques de l’Islâm, notamment les ismaéliens. Ces derniers s’appuyant sur le texte coranique tel qu’ils le méditent, considèrent que toute la création procède de l’Un absolu. Les explications données par les autres écoles sont liées à la causalité universelle, pour la plupart une création ex-nihilo, Dieu d’un coté et les créatures de l’autre. Pour les ach’arites la première interprétation aboutit à identifier le Principe et la manifestation et la seconde est en désaccord complet avec le texte coranique qui affirme la toute puissance et la liberté divine absolue.

Les ach’arites, à partir de la théorie dite de l’atome qui défend l’indivisibilité de la matière, tirent la conséquence suivante : il faut un principe transcendant qui détermine, spécifie et quantifie cette matière pour lui donner forme et la soutenir. Une autre conséquence de cet atomisme : la création est récurrente. En effet si la matière n’a pas en elle même la raison suffisante de ses différenciations et combinaisons, ces dernières sont purement accidentelles. Les créatures étant en perpétuel changement, il faut une création récurrente.

La créature est une agrégation d’actes atomiques; les atomes qui la constituent doivent être existenciés à chaque instant. Seule la main de Dieu maintient et conserve à la créature son unité dans le temps et l’espace. L’atome n’a pas d’existence propre, il est dans l’énergie créatrice de Dieu laquelle est esprit. Sa manifestation dans le monde créaturel est cette énergie divine devenue visible. Les atomes n’ont pas de grandeur qui puisse impliquer l’espace; c’est leur agrégation qui l’engendre.

Pour expliquer le mouvement, les ach’arites eurent recours à la notion de tafra, saut. Le corps en mouvement ne passe pas par toutes les positions de manière linéaire, mais effectue des sauts par dessus le vide d’une position à une autre. Création récurrente oblige : un mouvement rapide et un mouvement lent ont la même vitesse, le dernier fait de plus nombreux sauts sur place et paraît avoir de plus nombreux points de repos.

Par ailleurs, l’activité de Dieu étant incessante, l’univers s’accroît constamment.
Les mystiques sont en parfait accord avec les ach’arites; ils s’en écartent cependant, lorsqu’il s’agit des émanations. Ils rétorquent qu’en affirmant que l’atome est dans l’énergie créatrice de Dieu, les ach’arites ne font que mettre de l’eau dans leur moulin. En effet il n’est pas sensé de considérer qu’une fois libérée, cette énergie émanant de Dieu devient non liée organiquement à son Créateur; sans ce lien d’ailleurs, continuent-ils, le dualisme véritable qu’on a chassé par la porte revient par la fenêtre.

La création récurrente est le sujet qu’Ibn ‘Arabi aborde dans le Verbe de Salomon, dans les chatons de la sagesse. Citant le Coran : 50,14, "Sommes nous épuisés par la première création ? Assurément ils sont illusionnés par une création nouvelle.", il nous explique que l’homme ne se rend pas compte de ce qu’il n’est pas et qu’il est à nouveau. Il continue : "Je ne suppose aucun intervalle temporel entre chaque création. C’est une succession purement logique.".

Qachâni, l’un de ses plus prestigieux commentateurs, clarifie les propos du cheikh : Il n’y a pas d’intervalle temporel entre l’anéantissement et la manifestation, de telle sorte qu’on ne perçoit pas d’interruption entre deux créations successives légèrement différentes l’une de l’autre. L’existence paraît ainsi homogène. L’incessante activité des Noms divins renouvelle la création après chaque anéantissement de manière instantanée et non pas suivant une chronologie.

Le meilleur exemple que l'on pourrait donner me paraît être celui de la projection d'un film sur un écran. Comme dans la pellicule, les images se suivent séparées par une bande noire. L'image holographique projetée dans l'espace y arrive tellement proche de la précédente et ainsi de suite, que le film en quatre dimension que nous sommes, paraît cohérent et sans accroc. L'image est création et la bande noire annihilation.

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